Avec ou sans blouse : la tenue professionnelle au service des soins infirmiers à l’École

Avec ou sans blouse : la tenue professionnelle au service des soins infirmiers à l’École

Dans l’imaginaire collectif, la blouse blanche reste indissociable du monde hospitalier. Elle incarne le soin, l’hygiène, la compétence médicale, parfois même l’autorité. Pourtant, en entrant à l’infirmerie, ce symbole n’est plus si évident, et il interroge. Faut-il porter une blouse quand on exerce dans un établissement scolaire, lieu d’apprentissage, de vie et de socialisation, bien éloigné des services de soins ? En santé scolaire, le port de la blouse n’est ni une évidence, ni une obligation. Il se situe au croisement de plusieurs enjeux : hygiène, symbolique professionnelle, posture soignante et relation à l’élève comme à la communauté éducative.

Un vêtement pas comme les autres : chargé d’histoire et de symboles

La blouse soignante n’est pas un simple vêtement de travail. Elle est héritière d’une longue histoire, qui remonte au Moyen Âge, lorsque les religieuses, très engagées dans les soins aux malades, portaient de larges blouses par-dessus leurs vêtements afin de se protéger des projections de fluides corporels. Le blanc, choisi pour sa symbolique de pureté, permettait aussi un nettoyage plus aisé à une époque où les désinfectants altéraient fortement les tissus.

Avec le temps, la blouse est devenue un marqueur identitaire fort pour les soignants. Elle distingue le professionnel du patient, structure les rôles et inscrit le soin dans un cadre codifié. Elle est aussi porteuse d’effets psychologiques bien documentés : elle peut renforcer la confiance du patient, instaurer une distance professionnelle protectrice, mais aussi générer de l’anxiété, comme l’illustre le syndrome de la blouse blanche. Le vêtement ne se contente donc pas de couvrir, il agit sur les représentations et les comportements.

Pour autant, cette symbolique est historiquement et culturellement liée à des lieux de soins bien précis. Aurélie, infirmière scolaire sur une zone rurale, rappelle combien son rapport à la blouse s’est construit dans d’autres contextes : services hospitaliers, hospitalisation à domicile, psychiatrie, exercice libéral.

« Puisque je ne travaille pas en milieu hospitalier, je trouve que ce n’est pas utile de porter la blouse à l’infirmerie. Auparavant, je la portais tout le temps en service de soins, mais aussi en HAD, en psychiatrie, et parfois aussi pendant les soins quand j’exerçais comme libérale. »

Aurélie, infirmière scolaire

Dans ces cadres, la blouse avait une fonction évidente. En santé scolaire, en revanche, elle ne lui paraît ni nécessaire ni pertinente. Ce décalage interroge : un symbole conçu par et pour l’hôpital, conserve-t-il le même intérêt à l’École ?

La spécificité du cadre scolaire : une blouse hors contexte hospitalier

L’exercice infirmier en milieu scolaire se caractérise par des soins le plus souvent à faible risque infectieux. Les gestes techniques existent, mais ils sont moins fréquents et s’inscrivent dans un environnement qui n’est pas celui d’un plateau technique ou d’un service de soins. L’infirmerie est un lieu d’accueil, d’écoute, de prévention et d’accompagnement.

Dans ce contexte de soins bien spécifique, l’absence de recommandations officielles sur une tenue professionnelle type laisse une large place à l’appréciation individuelle. Stéphanie, infirmière en lycée polyvalent sans internat, illustre bien cette réalité. Elle explique porter la blouse au moment de réaliser des soins, essentiellement pour des raisons pratiques et hygiéniques, afin de protéger ses vêtements personnels.

« Au début de ma carrière, je la portais tout le temps, à la demande de mon proviseur, car mon âge était proche de celui des élèves que j’accueillais. J’étais jeune, alors j’ai exécuté ce qui s’apparentait pour moi à un ordre hiérarchique. Aujourd’hui, si on m’interdisait de la porter, cela ne me poserait pas de problème. Mais cela augmenterait mes lessives personnelles ! Je n’ai pas envie de ramener des vêtements sales chez moi. »

Stéphanie, infirmière scolaire

Au-delà de l’hygiène, le port de la blouse en milieu scolaire soulève des enjeux relationnels spécifiques. La blouse peut rassurer certains élèves, en donnant à voir clairement la fonction soignante. Elle peut aussi, à l’inverse, créer une distance inutile, voire raviver des peurs liées à des expériences médicales antérieures.

Pour Aurélie, la reconnaissance de la fonction infirmière ne passe pas par un uniforme, mais par la clarté du cadre, la qualité de la relation et la capacité à poser des limites :

« Si on devait imposer la blouse en santé scolaire, ce serait pour renforcer la posture soignante j’imagine. Mais pour moi, je n’en ai pas besoin. Je sais quelle est ma place, et je sais l’exprimer à mes patients-élèves, sans devoir porter une blouse. Les mêmes questions peuvent se poser pour l’utilisation par les jeunes du vouvoiement ou du tutoiement pour s’adresser à moi. »

Aurélie, infirmière scolaire

Aurélie fait un parallèle éclairant avec le vouvoiement et le tutoiement : comme la tenue vestimentaire, ces choix relèvent d’une posture professionnelle assumée, plus que d’une règle figée.

La blouse joue également un rôle dans la manière dont l’infirmière scolaire est perçue par les adultes de l’établissement. Pour certains collègues ou membres de l’administration, elle peut renforcer l’identification du soignant et clarifier son périmètre d’intervention. Pour d’autres, elle reste un accessoire sans incidence réelle sur le travail quotidien. Et peut parfois faire penser aux personnels des laboratoires de sciences en EPLE.

Blouse or not blouse : un choix à la croisée des chemins

Contrairement à l’hôpital, le port de la blouse en santé scolaire n’est encadré par aucune obligation réglementaire. Il n’est ni imposé, ni interdit. Cette liberté reflète la diversité des terrains d’exercice et des parcours professionnels des infirmiers scolaires. Pierre est infirmier scolaire en collège en poste mixte, c’est-à-dire avec un secteur de 14 écoles maternelles et élémentaires, en plus de ses 500 collégiens. Il insiste sur l’importance de préserver ce libre choix. Selon lui, il convient de faire confiance aux soignants pour évaluer, en fonction de leur contexte et de leur ressenti, l’intérêt ou non de porter une blouse.

« Je porte la blouse au collège en permanence, dès que j’arrive à l’infirmerie. Après l’avoir abandonnée au début de mon arrivée à l’Éducation nationale, j’ai repris la blouse afin de m’aider psychologiquement a différencier le travail de la maison. J’arrive au collège, je suis infirmier. Je repars, je dépose symboliquement les difficultés de la journée. J’ai aussi ressenti le besoin de réaffirmer ma fonction de soignant aux yeux des collègues, de l’administration et des élèves. Cela m’a aidé à me positionner face à des demandes inadaptées et qui des demandes qui sortaient du cadre de mes missions.
A mon arrivée, je ne ressentais pas le besoin de la porter. Les soins ne présentaient pas à mon sens un fort risque infectieux, tant pour moi que pour les élèves. Avec les années et le passage par le Covid-19, j’ai peu à peu ressenti le besoin de réaffirmer ma place de soignant au sein de l’établissement.
Je pense que la blouse doit rester un choix facultatif en fonction du terrain et de notre ressenti. Faire confiance aux soignants qui ressentiront ou non le besoin de la porter. »

Pierre, infirmier scolaire

Comme lors des épisodes de grippe saisonnière, la protection des vêtements personnels, aussi évoquée par Stéphanie, est un argument concret, parfois sous-estimé, mais très présent dans le quotidien professionnel des soignants.

La dimension symbolique est également centrale. La blouse a aidé Pierre à se repositionner face à des demandes inadaptées et à mieux faire respecter le cadre de ses missions.

Et puis, inspirer confiance aux élèves, sans instaurer une barrière inutile, reste un équilibre subtil à trouver. Et là encore, diverses pratiques se distinguent. Les positionnement différents ne traduisent pas des niveaux de professionnalisme différents, mais des manières singulières d’habiter le rôle infirmier à l’école.

Cette liberté d’adaptation est l’un des marqueurs forts du métier. La blouse ne fait pas l’infirmière scolaire, mais elle peut, pour certains, soutenir un positionnement professionnel, servir de repère ou de frontière symbolique.


La blouse a-t-elle un sens hors de l’hôpital, en particulier en santé scolaire ? La réponse ne peut être ni tranchée, ni universelle. La blouse peut être utile, pratique, rassurante ou symbolique. Elle peut aussi être superflue, voire contre-productive, selon les contextes et les personnes. Ce qui apparaît clairement, en revanche, c’est qu’elle peut difficilement être imposée.

Plus qu’un vêtement, ce sont la posture professionnelle, la qualité de l’écoute, la compétence clinique et la capacité à s’inscrire dans la communauté éducative qui définissent l’infirmière scolaire.

Infirmier de l'Éducation nationale depuis plus de 10 ans, sur divers types de postes et aujourd'hui en inter-degrés.